Quel est ta première pensée quotidienne ? Vers quel diable ou quel ange te tournes-tu avant de t’envoler dans les bras de Morphée ? De quel astre fais-tu un satellite le long de tes jours ? De quelle énergie se nourrit ton cœur ? Autant de questions que nous oublions de poser au moi intérieur, jusqu’à ce que, par un pur hasard, au loin, nous vienne un air de Barikad Crew nous disant : « JWI LAVI W FRÈ M TOUT TAN W KA VIV. » Dès lors, il est de bon ton de nous attarder, pour cette sortie de LYRICS, à Le Quotidien 509, sur le message essentiel de ce chef-d’œuvre musical intemporel, gravé en 4e position sur l’album « Goumen pou Saw Kwe », sorti en 2007.
Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde, nous disait Friedrich Nietzsche. Pourtant, à un moment où l’enfer et la terre pactisent pour se confondre au détriment du quotidien haïtien, il lui est difficile de trouver cette force, cette énergie productive tant individuelle que collective, qui permettrait de berner les vicissitudes. Entre la constante recherche du piège suicidaire de la fausse échappatoire qu’est la migration et les politiques inhumaines de déportation massive, véritable épée de Damoclès sur la tête de chaque expatrié, n’est-il pas urgent de réapprendre à vivre, ne serait-ce que l’espace d’un battement d’aile ? C’est en ce sens que « JWI LAVI » est un vibrant rappel au réveil intérieur. Dès ses premiers vers, à défaut de produire notre propre musique intérieure, il nous facilite la tâche en nous invitant :
Jwi lavi w frè m tout tan w ka viv
Bouske lavi dèfwa tou konn detwi lavi
Wè jou w viv yo ou pa konn ki jou w ap mouri
Koz vi a kout tankou on bout jip fanm
E l dous dous tankou on bout kann
In the bible says pa g anyen k ap rete tou bagay gen pou pase
Pouki ou tiye tèt ou s on lachte
Si lavi a te g on pri malere k pa tap achte
Check this liriks m vin krache
M garanti ou tande mwen ou kapab di m sa vre
Pa bò isit tout depòte pè krim rache
M konn mezi pye m m konn reziye m m pap janm vin lage
À mon avis si Kris te bay souf la avi
Lèzòm t ap fè twòp chèlbè djòlè ak vizaj yo ravi
Men l met lanmò trè frekan ak lizaj radi
What goes up must come down se l ak lanfè ak paradi
Jwi lavi w frè m, ça faut que tu le saches
Ou mèt yon ouvriye medesen alevwa pou yon machan pistache
M pa kwè nan sa gen ran sosyal ki dire klas
Men talè kontra w bout misye lanmò ba w yon ti pas kout
Il est d’ailleurs fascinant de constater que cette œuvre n’a jamais été aussi actuelle et nécessaire qu’aujourd’hui. Comme si les dix-neuf années qui nous séparent de sa sortie n’avaient servi qu’à lui donner raison. Entre l’effondrement progressif des institutions, les territoires abandonnés aux seigneurs de guerre, les familles déchirées par l’exil et cette jeunesse qui ne rêve plus de construire son pays mais simplement d’en sortir vivante, JWI LAVI cesse d’être une chanson. Elle devient un antidote, un appel à la résistance.
Le drame haïtien ne réside plus uniquement dans la pauvreté, ni même dans l’insécurité. Il réside dans cette étrange faculté que nous avons développée de remettre notre bonheur à demain. Demain, lorsque les balles cesseront de siffler. Demain, lorsque les élections reviendront. Demain, lorsqu’un visa arrivera enfin et que le TPS sera renouvelé. Demain, lorsque l’économie repartira. À force d’attendre des lendemains meilleurs, nous avons fini par hypothéquer les seuls patrimoines qui nous appartenaient encore : notre présent, notre souffle vital…
C’est précisément contre cette faillite silencieuse que Barikad Crew se dresse. Sans programme politique. Sans discours idéologique. Avec cette seule conviction qu’aucune révolution ne peut naître d’un peuple qui a cessé d’aimer la vie. Car on ne reconstruit jamais un pays que l’on ne supporte plus d’habiter ; on ne sauve jamais une nation lorsque chacun ne rêve que d’une frontière à franchir. On est ce dont on rêve.
Peut-être est-ce là la plus grande force de cette œuvre : elle refuse de faire de la souffrance un mode de vie. Elle refuse que le malheur devienne notre identité collective. Elle nous rappelle que résister ne consiste pas seulement à survivre, mais à préserver intacte cette capacité de rire, d’aimer, de créer, de partager et d’espérer, malgré tout. En somme, défendre cette part d’humanité que les crises successives tentent inlassablement de nous arracher.
En définitive, JWI LAVI traverse le temps avec une telle insolence, celle de défier le statu quo infernal, sans raconter une époque ou une réalité qui disparaîtra un jour. Alors, à toi, jeune Haïtien qui portes déjà plus de blessures que ton âge ne devrait en contenir, à toi qui rêves d’un ailleurs sans savoir si demain te trouvera encore ici, n’oublie jamais que vivre ne commence ni avec un visa, ni avec un compte en banque, ni avec un pays parfait. Vivre commence le jour où tu décides de ne pas laisser le désespoir écrire ton histoire à ta place. Le monde pourra te prendre beaucoup de choses, mais ne lui abandonne jamais cette irrévocable liberté : celle de goûter à la vie tant qu’il te reste un souffle. Comme nous le rappelle Barikad Crew, « Jwi lavi w frè m, tout tan w ka viv. » Ce n’est pas seulement un refrain. C’est peut-être l’une des plus belles leçons de survie jamais offertes à toute une génération… Et surtout, surtout : « Menm lè w bloke kwè mwen fò w toujou kontinye, ou dwe travay san fen pou rev ou pa gache, pa sispann reve, rete pi devwe, toujou lite »…
Jwi lavi w et ale jiskobou.
Marc Arthur PAUL.
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