Santo Domingo. Une nouvelle vidéo insoutenable fait le tour des réseaux sociaux. On y voit un ressortissant haïtien, traité comme un colis encombrant, immobilisé sur une motocyclette entre deux agents de la Direction générale des migrations (DGM). Une scène qui heurte la dignité humaine, ternit davantage l’image de la République dominicaine et rappelle que, derrière les discours sur le contrôle migratoire, les droits fondamentaux des migrants semblent de plus en plus relégués au second plan.
Pour tenter d’éteindre la polémique, la DGM affirme que ses agents répondaient à l’appel d’un commerçant de Plaza Líbano, dans la province de San Juan de la Maguana. Le migrant, accusé d’avoir dérobé des marchandises dont la nature n’a jamais été précisée, aurait opposé une résistance violente à son arrestation.
Mais cette explication soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Dans son communiqué, la DGM reconnaît que les agents n’ont pas respecté les protocoles. Elle affirme que l’homme, après avoir été maîtrisé, aurait provoqué la chute de la motocyclette en se débattant, obligeant les agents à le maintenir dans la position filmée afin de l’immobiliser.
Autrement dit, l’institution condamne officiellement la méthode… tout en construisant un récit destiné à la justifier.
Quand les protocoles deviennent une simple façade
La DGM rappelle que ses agents auraient dû demander des renforts plutôt que de transporter le migrant de cette manière. Pourtant, cette reconnaissance intervient uniquement après la diffusion de la vidéo et l’indignation qu’elle a suscitée.
La réalité est plus préoccupante : si les images n’avaient jamais été rendues publiques, une enquête aurait-elle seulement été ouverte ?
Au-delà de cet épisode, les témoignages s’accumulent depuis des mois. Arrestations musclées, descentes nocturnes dans des domiciles privés, fouilles sans mandat, confiscation de biens personnels, séparations de familles, violations répétées des horaires légaux d’intervention : les dénonciations se succèdent tandis que les protocoles officiels semblent rester lettre morte.
La journaliste dominicaine Franchesca Castillo a notamment dénoncé l’incident sur les réseaux sociaux :
« Mais qu’est-ce que je suis en train de voir ? Que se passe-t-il avec la Police nationale ? Chaque jour surgissent de nouveaux faits qui provoquent inquiétude et indignation. Jusqu’à quand ? Qu’attend Luis Abinader pour procéder à des changements au ministère de l’Intérieur et de la Police ? La sécurité citoyenne mérite des réponses et des actions concrètes. Jusqu’à quand les abus policiers continueront-ils à être justifiés ? »
De l’humiliation aux balles
Le cas de San Juan n’est malheureusement pas isolé.
À Verón-Punta Cana, selon les informations publiées par FOTUTO, un agent de la Direction générale des migrations a ouvert le feu sur un ressortissant haïtien identifié sous le nom de Dieupisant, l’atteignant de trois balles. Des témoins rapportent qu’il a été conduit à l’hôpital public alors qu’il se vidait de son sang.
Plus grave encore, aucun rapport officiel détaillé n’a été publié par les autorités dominicaines sur les circonstances de ce drame.
Lorsque les migrants ne sont plus seulement humiliés, mais également tués lors d’opérations migratoires, la question dépasse largement celle du contrôle des frontières. Elle devient une question de respect de la vie humaine.
Le silence assourdissant de Port-au-Prince
Face à cette succession d’abus, une autre absence interpelle : celle de l’État haïtien.
Alors que des milliers de ses ressortissants sont arrêtés, expulsés, victimes d’humiliations publiques ou, dans certains cas, perdent la vie, les autorités haïtiennes brillent par leur discrétion. Ni protestation diplomatique ferme, ni demande publique d’enquête indépendante, ni mobilisation visible pour assurer une protection consulaire effective.
Ce silence devient difficile à comprendre.
Un État ne peut empêcher un pays voisin d’appliquer sa politique migratoire. En revanche, il a le devoir de défendre ses citoyens lorsque leur dignité ou leur vie sont menacées.
À force de ne réagir qu’après les scandales — lorsqu’il y a réaction — le pouvoir haïtien donne le sentiment d’abandonner ceux qui, déjà fragilisés par la crise nationale, se retrouvent sans voix de l’autre côté de la frontière.
Contrôler n’est pas humilier
Aucun État ne peut être privé du droit de contrôler ses frontières ni d’appliquer ses lois migratoires. Ce droit est reconnu en droit international.
Mais ce droit n’autorise ni les traitements dégradants, ni les violences disproportionnées, ni les humiliations publiques, ni l’usage excessif de la force.
La souveraineté d’un État s’arrête là où commence l’obligation de respecter la dignité humaine.
Les vidéos, les témoignages et les morts qui s’accumulent imposent désormais plus qu’une enquête administrative. Ils exigent des réponses, des responsabilités et une volonté politique de mettre fin à des pratiques qui, loin d’être des incidents isolés, donnent le sentiment d’une banalisation inquiétante des abus contre les migrants haïtiens.
Pendant que la République dominicaine tente de justifier l’injustifiable, Haïti, elle, continue de se taire. Et ce silence est devenu, lui aussi, une partie du problème.
Brigitte Benshow
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