Nous sommes devenus les enfants d’un pays que le monde regarde avec pitié, alors que nous voudrions qu’il le regarde avec respect.
Nous marchons sur des terres qui ne sont pas les nôtres. Nous travaillons jusqu’à l’épuisement. Nous baissons la tête devant ceux qui nous regardent comme si notre peau racontait déjà notre histoire, comme si notre passeport était une faute, comme si notre langue était une honte.
En République dominicaine, combien de mères dorment sans dormir? Combien de pères partent travailler sans savoir s’ils rentreront le soir? Combien d’enfants apprennent, avant même d’apprendre à écrire leur nom, ce qu’est la peur?
Aux États-Unis, des milliers d’Haïtiens vivent avec une valise invisible toujours prête près de la porte. Le TPS, les changements de politiques, les discours qui désignent les immigrés comme des problèmes… Chaque annonce fait trembler une famille. Chaque décision suspend des vies. Beaucoup ont le sentiment d’être jugés avant même d’avoir parlé.
Au Canada, ailleurs encore, d’autres découvrent que l’exil n’efface pas toujours les préjugés. Trop souvent, ils doivent prouver qu’ils méritent simplement la place qu’ils occupent.
Et pourtant…
Nous continuons à envoyer de l’argent au pays.
Nous continuons à appeler nos mères chaque dimanche.
Nous continuons à pleurer quand un cyclone frappe Jérémie, quand une balle traverse Port-au-Prince, quand une école ferme, quand un enfant meurt.
Parce que le cordon qui nous relie à Haïti n’a jamais été coupé.
Il saigne.
Haïti…
Tu n’es pas pauvre.
Tu es pillée.
Tu n’es pas maudite.
Tu es abandonnée.
Tu n’es pas morte.
Tu es une blessure qui refuse de cesser de battre.
J’interpelle aujourd’hui ceux qui nous gouvernent.
Avez-vous entendu le silence des millions d’Haïtiens dispersés sur la planète?
Ce silence n’est pas la paix.
C’est une fatigue immense.
Une fatigue de fuir.
Une fatigue d’être humiliés.
Une fatigue d’être toujours des étrangers, même après des années de travail honnête.
Nous ne vous demandons pas des promesses.
Nous vous demandons un pays.
Un pays où une mère n’a pas à choisir entre la faim et la fuite.
Un pays où un enfant peut apprendre sans entendre les armes.
Un pays où un jeune peut rêver sans acheter un billet d’exil.
Car l’exil n’est pas un rêve.
L’exil est une cicatrice.
On ne quitte jamais sa terre par plaisir.
On quitte parce que la vie nous pousse dehors.
Mais au fond de chaque Haïtien demeure une maison qui n’existe plus que dans la mémoire.
Nous voulons la reconstruire.
Je refuse de croire que le destin d’Haïti est d’exporter ses enfants.
Je refuse que notre plus grande richesse devienne notre plus grande hémorragie.
Je refuse que les bateaux, les avions et les frontières soient les seules routes de notre jeunesse.
Je refuse de baisser les bras.
Parce qu’Haïti a donné au monde une leçon de liberté.
Le premier peuple noir à briser ses chaînes ne peut pas accepter de vivre éternellement à genoux.
Notre révolution ne doit pas rester un chapitre dans les livres d’histoire.
Elle doit redevenir une manière de respirer.
Alors, dirigeants d’Haïti, regardez votre peuple.
Pas seulement celui qui est resté.
Regardez aussi celui qui erre.
Celui qui survit.
Celui qui cache ses larmes derrière un sourire fatigué.
Celui qui construit les pays des autres pendant que le sien s’effondre pierre après pierre.
Ne laissez pas l’Histoire écrire que toute une génération a été forcée d’aimer son pays de loin.
Donnez-nous une raison de rentrer.
Donnez-nous une raison de croire.
Car nous sommes encore debout.
Et tant qu’il restera un seul Haïtien pour dire « Je refuse de baisser les bras », Haïti ne sera jamais vaincue.
Melissa Hyppolite
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