Port-au-Prince, le 17 Juillet – Rarement une semaine aura autant illustré les paradoxes de la justice haïtienne. Tandis que d’anciens hauts responsables sont visés par de nouvelles accusations et convocations judiciaires, d’autres rentrent librement au pays pendant que certains choisissent de quitter le territoire au moment où la pression judiciaire monte. Au milieu de ce jeu de chaises musicales, le Premier ministre reçoit les Nations unies (ONUDC) pour parler… de lutte contre la corruption.
Céant intensifie sa charge contre Hans Ludwig Joseph
Jean Henry Céant ne lâche pas le dossier Hans Ludwig Joseph, ancien directeur général de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). Sur X, l’ancien Premier ministre a annoncé avoir adressé, le 9 juillet 2026, une correspondance officielle au Barreau de l’Ordre des Avocats de Port-au-Prince afin de réitérer sa demande de confrontation dans le cadre des dénonciations formulées contre l’ex-DG.
Céant a également écrit à Goethie Varnelle Morency, nouvelle directrice générale de l’ULCC, pour solliciter un audit institutionnel et une réévaluation technique des dossiers traités sous la direction de Hans Ludwig Joseph. Il réclame notamment une enquête sur son degré d’enrichissement, une analyse comparative de ses deux déclarations de patrimoine, ainsi que des investigations visant à identifier d’éventuels prête-noms susceptibles d’avoir détenu ou géré des biens pour son compte, en Haïti comme aux États-Unis. Il demande par ailleurs à l’ULCC de vérifier en profondeur l’origine des avoirs, des acquisitions immobilières, des comptes bancaires et de toute structure ayant pu servir à dissimuler un enrichissement illicite, directement ou par personnes interposées.
Cette offensive fait suite à une émission particulièrement tendue de Roody Sanon, au cours de laquelle Céant s’en était pris vivement à l’ex-DG. Hans Joseph avait promis d’y répondre, mais s’est finalement désisté à la dernière heure — un désistement que Roody Sanon, enveloppe jaune à la main, a lui-même annoncé à l’antenne, non sans laisser transparaître sa contrariété. Selon des sources proches du dossier, ce revirement serait lié à des éléments de preuve que Céant aurait transmis à l’animateur. Toujours selon nos informations, Hans Joseph aurait quitté le pays trois jours après sa révocation, soit peu après avoir déposé sa déclaration de patrimoine.
Fort-Liberté : la justice libère l’ex-directrice départementale du MTPTC
À Fort-Liberté, le tribunal de première instance a ordonné mardi dernier la libération de l’ingénieure Theressa H. Alténor, ancienne directrice départementale du MTPTC dans le Nord-Est, après plus de dix mois de détention préventive. La juridiction a estimé que les éléments avancés par l’ULCC ne présentaient pas un niveau de preuve suffisant pour maintenir les poursuites.
Interpellée le 16 septembre 2025 à la suite d’une convocation au bureau départemental de l’ULCC du Nord-Est, elle faisait l’objet d’une enquête pour des faits présumés de corruption — une procédure qui visait également l’ancien maire de Ouanaminthe, Luma Démétrius, arrêté dans le même dossier. Au terme de l’instruction, le ministère public a conclu que les éléments recueillis par l’ULCC ne permettaient pas de consolider les accusations, ce qui a conduit la juridiction à mettre fin à la détention préventive de l’ex-responsable. Le nom de Me Evens Fils, directeur régional de l’ULCC pour les départements du Nord et du Nord-Est, est également évoqué cette semaine, dans cette affaire.
Martelly de retour en Haïti, entre convocation judiciaire et accueil populaire
Après plusieurs années passées en Floride, l’ancien président Michel Joseph Martelly est rentré en Haïti le mercredi 15 juillet 2026. Son retour intervient dans un contexte sensible : une convocation judiciaire en cours dans l’enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse, des sanctions internationales qui le visent, et plusieurs dossiers qui continuent d’alimenter le débat public sur la gouvernance et la lutte contre l’impunité. Il a néanmoins été accueilli par des partisans à son arrivée.
Une première convocation, fixée au 18 juin, avait été reportée. Son retour pourrait permettre aux magistrats de l’auditionner en tant que personnalité considérée comme un acteur important de la vie politique ayant précédé le drame — un intérêt renforcé par le fait que Jovenel Moïse avait été porté au pouvoir sous la bannière du PHTK, parti fondé par Martelly. Si ce dernier reste une figure populaire dans un contexte électoral incertain, l’hypothèse d’une éventuelle candidature demeure controversée.
Moïse Jean Charles lance le « Déchoukaj », puis quitte le pays avant sa convocation
Lors d’un rassemblement au Cap-Haïtien le week-end du 12 juillet 2026, Moïse Jean Charles a lancé l’opération « Déchoukaj », appelant à une mobilisation nationale, en Haïti et dans la diaspora, pour obtenir le départ du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, qu’il accuse d’incompétence et de mauvaise gouvernance de la transition. Il a annoncé des manifestations de rue après la Coupe du monde 2026, évoquant des actions de « déchoukaj » et d’« incendie », et a vivement critiqué la transition ainsi que les plus de 140 contrats miniers signés selon lui.
Ces déclarations, largement diffusées sur les réseaux sociaux, lui ont valu une convocation au parquet de Port-au-Prince pour le 16 juillet à 10h, pour des propos jugés « susceptibles de troubler l’ordre public et d’atteinte à la paix sociale ». Mais dès le 15 juillet, Moïse Jean Charles a été vu en partance pour la République dominicaine. Contrairement aux informations laissant croire qu’il était en fuite et en difficulté avec l’immigration dominicaine, notre rédaction a appris qu’il avait effectivement passé plus de temps que prévu au contrôle migratoire, en raison d’erreurs de forme sur son e-ticket d’entrée et d’une seconde vérification interne, avant d’être finalement autorisé à entrer en République dominicaine.
Fils-Aimé reçoit l’ONUDC pour évoquer la lutte contre la corruption
Sur un tout autre registre, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a reçu jeudi Monica Juma, directrice exécutive de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et directrice générale de l’Office des Nations unies à Vienne (ONUV), à la tête d’une importante délégation. Selon un communiqué de la Primature, les échanges ont porté sur la lutte contre la corruption, le renforcement des pôles judiciaires spécialisés, la sécurité des frontières, le crime transnational organisé, ainsi que les perspectives de coopération entre Haïti et les Nations unies.
Le regard du Quotidien 509
Cette semaine laisse une impression troublante.
L’ancien patron de l’organisme anticorruption quitte discrètement le territoire alors qu’il fait l’objet de nouvelles accusations. Une ancienne détenue poursuivie par cette même institution est remise en liberté faute de preuves suffisantes. Un ancien président visé par une procédure judiciaire revient au pays sous les applaudissements de ses partisans. Un leader de l’opposition convoqué par le parquet prend la direction de la République dominicaine. Pendant ce temps, le gouvernement reçoit les Nations unies pour discuter… de corruption et de renforcement de la justice.
En Haïti, la justice continue de produire un spectacle déroutant où les procédures avancent, reculent, se croisent ou se contredisent, alimentant un sentiment persistant d’incertitude. La question demeure entière : assiste-t-on au réveil des institutions ou simplement à un nouvel épisode d’une justice qui peine encore à convaincre qu’elle s’applique avec la même rigueur à tous ?
La rédaction
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