Depuis des années la crise sécuritaire récurrente a transformé l’enlèvement en industrie criminelle et la disparition en angoisse nationale, au point que les organisations internationales reconnaissent désormais qu’Haïti ne dispose plus d’un système capable de recenser de façon exhaustive toutes les personnes portées disparues.
Tandis que les sirènes se taisent et que les chiffres s’accumulent dans les rapports internationaux, des familles haïtiennes continuent de vivre dans cette zone grise où l’on ne sait ni pleurer un mort ni retrouver un vivant. Pourtant, les données disponibles dessinent une trajectoire suffisamment claire pour alerter : en cinq ans par exemple, le pays est passé d’une flambée d’enlèvements à une crise humanitaire où des milliers de personnes ont disparu dans le chaos des attaques armées, des déplacements forcés et des prises d’otages.
Le point de bascule apparaît en 2021, année de l’assassinat du président Jovenel Moïse et de l’effondrement accéléré de l’autorité publique, après trois années de tumultes politiques : 6 et 7 juillet 2018, pays lock de 2019 et les crises de carburant en 2020. L’UNICEF signalait alors que, durant les huit premiers mois de l’année, plus de cent femmes et enfants avaient déjà été kidnappés contre rançon, un total supérieur à celui enregistré pendant toute l’année précédente.
Cette même période marque l’installation durable des gangs sur les grands axes de la capitale et l’entrée du pays dans une logique de terreur où disparaître devient parfois aussi probable qu’être tué.
En 2022, les enlèvements atteignent un niveau inédit. Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) recense selon les rapports publiés, 1 359 victimes d’enlèvement sur l’ensemble de l’année. Ce chiffre, déjà alarmant, n’inclut pas les personnes dont les familles n’ont jamais pu déposer plainte ni celles perdues lors des affrontements qui ont ravagé des quartiers comme Cité Soleil, Martissant ou Croix-des-Bouquets.
Derrière chaque statistique se cache un visage, une chaise laissée vide autour de la table familiale et une attente qui, jour après jour, finit par devenir une autre forme de souffrance.
L’année 2023 fait basculer la crise dans une autre dimension. Selon le rapport du Secrétaire général des Nations unies présenté au Conseil de sécurité, le nombre de victimes d’enlèvement passe de 1 359 en 2022 à 2 490 en 2023, soit une hausse de 83 % en seulement douze mois. Dans le même temps, les homicides officiellement documentés atteignent 4 789 morts, un niveau jamais observé depuis des décennies.
Chaque enlèvement ne devient pas une disparition définitive, mais dans des centaines de cas, les proches restent des semaines, parfois des mois, sans aucune nouvelle des victimes, enfermés dans ce silence qui use autant que la violence elle-même.
L’année 2024 confirme que la crise n’a rien d’une parenthèse. Entre janvier et mars seulement, le BINUH documente 438 enlèvements, tandis que plus de 2 500 personnes sont tuées ou blessées dans les violences liées aux groupes armés. Pour l’ensemble de l’année, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme fait état d’au moins 5 601 personnes tuées et d’environ 1 500 enlèvements, alors que les gangs étendent leur contrôle sur la majeure partie de Port-au-Prince.
À mesure que les quartiers tombent, les familles fuient dans la précipitation, se dispersent, se perdent de vue et viennent grossir cette population d’absents dont personne ne peut aujourd’hui établir le nombre exact.
La spirale ne s’interrompt pas en 2025 ni en 2026. Les Nations unies rapportent qu’au premier trimestre 2026 seulement, 1 617 personnes ont été tuées, tandis que le nombre de déplacés internes dépasse désormais 1,4 million de personnes, un record historique.
Dans ces mouvements de population, des milliers d’Haïtiens perdent toute trace d’un parent, d’un enfant ou d’un conjoint sans qu’aucun mécanisme national ne permette de centraliser les recherches, d’identifier les disparus ou d’accompagner efficacement les familles. Ce vide institutionnel nourrit une autre tragédie : celle de l’oubli.
Ces cinq dernières années racontent donc une histoire bien plus vaste que celle des enlèvements. Elles racontent l’effondrement progressif des mécanismes de protection, l’impossibilité de documenter fiablement toutes les disparitions et l’absence d’un registre national capable de dire combien d’Haïtiens manquent aujourd’hui à l’appel.
Les chiffres existent pour les homicides, les kidnappings ou les déplacés ; ils deviennent beaucoup plus flous lorsqu’il s’agit de celles et ceux dont personne ne sait s’ils sont encore en vie. Cette absence de données constitue, à elle seule, un indicateur de la profondeur de la crise.
Pendant que les rapports s’empilent sur les bureaux des Nations unies et des organisations de défense des droits humains, quelque part à Delmas, Carrefour, Mirebalais, Kenscoff ou Petite-Rivière de l’Artibonite, des parents continuent de garder un téléphone chargé toute la nuit, persuadés qu’un appel peut encore traverser le vacarme des armes. Car en Haïti, depuis cinq ans, les morts ont des chiffres ronflants, mais les disparus ont des visages.
Tant que ces visages ne retrouveront ni justice, ni vérité, ni mémoire, c’est toute une nation qui continuera de vivre avec une partie d’elle-même portée disparue.
Marc Arthur Paul
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