La patience est indubitablement une richesse qui ne s’achète pas. Elle n’a ni vitrine, ni publicité, ni influenceur pour la vendre. Elle ne produit pas de résultats immédiats, ne fait pas grimper le nombre d’abonnés et ne garantit aucun succès avant le surlendemain des nuits sans fins. Voilà pourquoi elle est devenue presque suspecte. Nous vivons à l’époque du « tout, tout de suite ». Nous voulons les réponses avant les questions, les récoltes avant les semences, les applaudissements avant le travail. Nous avons appris à mesurer nos vies en notifications, en performances, en départs vers d’autres horizons, comme si l’attente était devenue une maladie moderne. La patience est devenue une anomalie. On applaudit celui qui arrive vite. On oublie presque toujours celui qui est arrivé juste. Dans une société qui transforme l’urgence en mode de vie, choisir la patience est presque un acte d’insoumission.
C’est précisément contre cette époque que Medjy écrit « Pasyante ». À contre-courant des standards actuels, l’artiste ne cherche ni l’effet de mode ni le refrain conçu pour devenir viral. Il choisit la lenteur dans un monde qui ne jure que par la vitesse. Il murmure là où d’autres crient. Il apaise là où beaucoup préfèrent distraire. Dès les premières notes, Pasyante ne donne pas l’impression d’écouter une chanson. Elle ressemble davantage à une conversation qu’on aurait dû avoir depuis longtemps avec « le moi intérieur ». La première surprise tient dans son point de départ. Medjy ne parle ni d’amour, ni d’argent, ni de succès. Il commence par la gratitude envers une symbole « le père ».
An tou premye fò m di w papa, mil mèsi
Pou tout wout ou fè m pa fè yo
M te gen anpil chans pou mwen te sòti tou kwochi
Ou fè de mwen yon bon frè.
Un simple « mèsi », presque murmuré, qui contient davantage de vérité que bien des discours. Il remercie celui qui lui a évité des chemins dont on ne revient pas toujours. Cette gratitude dépasse le cadre familial. Elle rappelle que les plus grands héritages ne sont pas forcément matériels. Ils résident parfois dans les valeurs transmises, dans les limites imposées, dans les erreurs qu’un parent nous épargne avant même que nous soyons capables de les reconnaître. Les plus grandes fortunes ne se transmettent pas chez le notaire. Elles se transmettent autour d’une table, dans une correction, dans un silence, dans un exemple. Les héritages les plus précieux n’ont jamais eu besoin d’un testament.
Puis, sans rupture apparente, la chanson change de nature. L’hommage devient réflexion. La confidence devient miroir. À travers son récit personnel, Medjy tend finalement un portrait de toute une génération. Une jeunesse qui rêve d’ailleurs parce qu’elle ne reconnaît plus son propre pays. Une jeunesse qui croit qu’un visa suffira à réparer des blessures que la géographie ne guérit pas. Une jeunesse persuadée que le bonheur se trouve toujours de l’autre côté de la frontière. On peut changer de pays en quelques heures. Il faut parfois une vie entière pour changer son regard sur soi-même. Voilà pourquoi tant de départs ressemblent encore à des exils intérieurs.
L’artiste ne condamne pas ce désir d’ailleurs. Il l’interroge. Et si le premier voyage à entreprendre était celui vers soi-même ? Cette question traverse toute la chanson. Changer ce qui peut l’être. Aider lorsque l’on en a encore la force. Continuer à croire que l’amour existe malgré la brutalité du quotidien. Et surtout, accepter que certaines victoires ne poussent jamais dans la précipitation.
Mwen pote ti men gwo men depi mwen kapab
Mwen bay lanmou lè m kapab
E m ta vle toujou kapab.
An menm tan tou,
M inyore mechanste kou m kapab,
E m ta vle toujou kapab.
Plizyè fwa m pran nan cho, m pa t janm konprann
Pa ki mwayen, kijan m chape.
Anba gwo pwoblèm, bèl viza ak gwo peyi
Pa t ka konsole mwen.
Résister à l’envie de tout abandonner ; Résister à l’illusion que notre valeur dépend du regard des autres. Le bonheur fait du bruit mais la paix, elle, ne cherche jamais à convaincre personne. C’est peut-être pour cela que nous la reconnaissons si mal lorsqu’elle passe à côté de nous.
C’est probablement ici que Pasyante atteint son sommet. Dans une société où chacun expose sa réussite comme un trophée, Medjy rappelle une vérité presque oubliée : si l’on peut dormir en paix, partager un repas avec les siens et regarder son reflet sans renier la personne que l’on est devenue, alors on possède déjà une richesse que ni l’argent ni les apparences ne pourront acheter. Ce n’est pas une glorification de la pauvreté. C’est une réhabilitation de la paix intérieure. Et la nuance est immense.
Sur cette capacité à rester profondément humain dans un monde qui récompense souvent le cynisme. Sur ce refus de laisser les circonstances décider définitivement de ce que nous deviendrons. À l’heure où les morceaux naissent et disparaissent au rythme des tendances, Medjy prend un pari autrement plus ambitieux. Il ne compose pas pour accompagner une saison. Il écrit pour accompagner des existences. Et c’est sans doute là que réside la véritable force de « Pasyante ». Les chansons qui traversent les années ne sont pas forcément celles que l’on danse. Ce sont, bien souvent, celles qui nous reconstruisent en silence.
Si « Pasyante » mérite d’être écoutée, ce n’est pas parce qu’elle chante mieux que les autres. C’est parce qu’elle rappelle, avec une désarmante simplicité, qu’un un jeune qui perd la patience finit toujours par perdre davantage que son temps : il risque de perdre son espérance, alors comme nous le dit Medjy, si l’insatisfaction est dans nos murs :
Pran vi w chanje l tempo
Sa ka pran tan men wap kontan
En définitive, se redécouvrir pour mieux se construire au quotidien, sans oublier de « Pasyante, » et surtout, ne jamais admettre que la courbe de ta vie soit la décision d’une personne autre que toi…
Marc arthur PAUL, Chroniqueur socioculturel…
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