L’affaire secoue actuellement les autorités chiliennes. Le gouvernement de Gabriel Boric a retiré en octobre 2025 son consul à Port-au-Prince, Rafael du Monceau de Bergenda, après des dénonciations liées à la délivrance de visas. Les révélations ont été confirmées cette semaine devant le Sénat chilien par le directeur du Service national des migrations, Frank Sauerbaum, alors qu’une enquête du parquet est désormais en cours.
L’information, révélée par le quotidien chilien La Tercera, puis reprise par 24 Horas, intervient dans le cadre d’une enquête beaucoup plus vaste portant sur l’entrée de milliers de mineurs haïtiens au Chili via les programmes de regroupement familial.
Selon Frank Sauerbaum, directeur du Service national des migrations du Chili, le gouvernement a retiré en octobre 2025 le consul chilien en Haïti, Rafael du Monceau, après avoir reçu « des dénonciations et des enquêtes pour des faits de corruption liés à la délivrance de visas au consulat du Chili en Haïti ». Cette déclaration a été faite le 17 juin devant la Commission de sécurité publique du Sénat chilien.
Une politique migratoire assouplie face à la crise haïtienne
Pour comprendre l’origine du dossier, il faut revenir au contexte de l’époque.
Face à l’effondrement des institutions haïtiennes, à la violence des gangs et aux difficultés d’accès aux documents administratifs, les autorités chiliennes avaient assoupli certaines exigences dans le cadre du regroupement familial.
Frank Sauerbaum a expliqué devant les sénateurs qu’il était notamment possible de présenter des certificats de naissance sans légalisation ni validation consulaire, en raison de « la situation de violence et d’instabilité politique » qui régnait en Haïti.
Mais selon les autorités migratoires chiliennes, cette flexibilisation a progressivement ouvert la porte à de nombreuses irrégularités.
« Durant l’année 2025, une quantité importante de dossiers contenant des documents falsifiés a été détectée », a indiqué Sauerbaum devant la commission sénatoriale.
Plus de 10 000 demandes désormais gelées
Les conséquences sont considérables.
Le directeur du Service national des migrations a confirmé que plus de 10 000 demandes de regroupement familial sont aujourd’hui suspendues en raison du manque de fiabilité de la documentation présentée et de l’absence d’activité consulaire normale à Port-au-Prince.
Selon les autorités chiliennes, plusieurs dossiers présentent des incohérences concernant les liens de parenté déclarés, tandis que d’autres contiendraient des documents potentiellement falsifiés.
Le gouvernement chilien a également cessé les activités migratoires du consulat à Port-au-Prince. Actuellement, seule la représentation diplomatique demeure active, sans traitement des procédures migratoires.
Le parquet anticorruption entre en scène
L’affaire a pris une dimension judiciaire.
Selon 24 Horas, la Fiscalía Nacional a intégré l’ancien consul Rafael du Monceau dans son champ d’investigation afin de déterminer son éventuel degré de responsabilité dans les irrégularités signalées.
Le directeur de l’Unité anticorruption du ministère public, Eugenio Campos, a indiqué que les enquêteurs examineront le rôle de « tous les fonctionnaires publics et particuliers » qui pourraient avoir participé aux faits dénoncés.
À ce stade, aucune accusation formelle ni aucune condamnation n’ont été prononcées contre l’ancien consul.
L’affaire des mineurs haïtiens introuvables
Le scandale s’inscrit dans une enquête encore plus large concernant le suivi de mineurs haïtiens admis au Chili dans le cadre du regroupement familial.
Entre 2022 et 2025, près de 16 500 procédures de regroupement familial impliquant des ressortissants haïtiens ont été autorisées. Des vérifications réalisées par les autorités chiliennes ont révélé que de nombreux enfants n’ont pas été retrouvés aux adresses déclarées. Plusieurs centaines de mineurs font aujourd’hui l’objet d’investigations.
La Fiscalía enquête désormais sur d’éventuelles infractions liées au trafic de migrants et à l’utilisation de documents irréguliers.
Pour les autorités actuelles, les assouplissements adoptés à partir de 2024 ont créé des failles exploitées par certains réseaux ou intermédiaires. Pour leurs défenseurs, ces mesures répondaient à une situation humanitaire exceptionnelle.
Une chose est toutefois certaine : le rappel du consul Rafael du Monceau, la suspension de plus de 10 000 demandes de visas, l’absence de ces enfants mineurs au Chili et l’ouverture d’une enquête du parquet anticorruption placent désormais le consulat chilien en Haïti au centre d’un des plus importants dossiers migratoires actuellement examinés au Chili.
Qui a vérifié les documents des mineurs haïtiens ?
Au-delà des responsabilités du consulat chilien, cette affaire soulève également de sérieuses questions du côté haïtien. Si des milliers de dossiers de regroupement familial impliquant des mineurs ont été approuvés, comment les mécanismes de contrôle prévus pour protéger les enfants ont-ils fonctionné ? Où étaient les vérifications de l’Institut du Bien-Être Social et de Recherches (IBESR), de la Direction de l’Immigration et de l’Émigration et des autres autorités chargées d’autoriser les déplacements internationaux de mineurs ? Si certains liens de parenté étaient falsifiés ou insuffisamment documentés, comment ces dossiers ont-ils pu franchir les différentes étapes administratives jusqu’à l’obtention d’un visa ?
Les explications avancées par les autorités chiliennes reposent en grande partie sur la crise sécuritaire et l’effondrement institutionnel d’Haïti. Mais cette justification soulève une interrogation fondamentale : est-ce précisément lorsque les institutions sont fragilisées que les contrôles sur les mineurs ne devraient pas être renforcés plutôt qu’assouplis ? Accepter des documents moins rigoureusement vérifiés pour des adultes est déjà risqué ; le faire dans des dossiers impliquant des enfants expose potentiellement ces derniers à des abus, à l’exploitation ou à des réseaux de migration irrégulière. L’enquête devra donc déterminer non seulement qui a failli au Chili, mais également si les mécanismes de protection de l’enfance en Haïti ont réellement joué le rôle qui leur était confié.
La rédaction
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