Dans un pays où des gangs armés contrôlent des territoires entiers, où des milliers de familles vivent sous la menace permanente de l’insécurité et où les institutions publiques peinent à remplir leurs missions fondamentales, le ministère de la Défense a jugé opportun d’organiser une cérémonie officielle pour radier deux militaires accusés d’avoir volé quatre sacs de sucre.
La faute mérite certainement d’être sanctionnée. Nul ne peut prétendre servir sous les couleurs de la République tout en violant les règles qui fondent la discipline militaire. L’armée, comme toute institution républicaine, doit faire respecter l’éthique et la probité au sein de ses rangs. Mais la question n’est pas là.
La véritable interrogation porte sur la mise en scène de cette sanction et sur le message qu’elle envoie à la société. Était-il nécessaire de mobiliser l’appareil protocolaire du ministère pour transformer un banal dossier disciplinaire en événement public ? Était-il indispensable d’exposer publiquement deux hommes déjà reconnus coupables afin de leur retirer symboliquement leur uniforme devant les caméras ?
À vouloir démontrer sa fermeté, l’institution risque surtout de démontrer sa faiblesse. Les grandes armées du monde sanctionnent leurs membres lorsqu’ils commettent des fautes. Mais elles le font généralement avec discrétion, dans le respect de procédures établies et sans transformer la disgrâce d’un individu en spectacle institutionnel. Car derrière l’uniforme se trouve un être humain dont la dignité demeure un principe fondamental, même lorsqu’il a fauté.
L’humiliation publique n’a jamais constitué une politique de gestion efficace des ressources humaines. Elle satisfait momentanément le désir de donner l’exemple, mais elle produit rarement les résultats recherchés. Au contraire, elle peut nourrir le ressentiment, dégrader davantage l’image de l’institution et envoyer aux troupes le message que l’erreur ne conduit pas seulement à la sanction, mais également à l’humiliation.
Plus préoccupant encore, cette cérémonie contribue involontairement à réduire l’image des Forces Armées d’Haïti à un incident dérisoire. Une institution militaire devrait communiquer sur ses missions, ses opérations, ses réussites, sa formation et sa contribution à la sécurité nationale. Pourtant, l’un des événements les plus médiatisés de ces derniers jours aura été la radiation de deux soldats pour le vol de quatre sacs de sucre.
Le contraste est saisissant. Cette affaire soulève également une question d’équité dans l’application de la justice administrative et morale au sein de l’État. En Haïti, les « pitit soyèt », les petites mains du système, semblent souvent être les seuls à voir leurs fautes exposées sur la place publique. Pendant ce temps, combien de hauts fonctionnaires, de décideurs publics, de gestionnaires de fonds ou de responsables politiques soupçonnés de surfacturation, de détournement de fonds, de corruption, de favoritisme ou de mauvaise gestion ont-ils été publiquement sanctionnés ?
Depuis des décennies, les rapports s’accumulent, les scandales éclatent, les institutions se dégradent et les ressources publiques se dissipent sans que les principaux responsables n’en subissent les conséquences proportionnelles.
Là où deux soldats sont exhibés pour quatre sacs de sucre, ceux qui ont contribué à dilapider des millions de gourdes ou de dollars continuent bien souvent à se mouvoir dans les cercles du pouvoir avec une tranquillité déconcertante. Cette différence de traitement nourrit le sentiment d’une justice à deux vitesses : sévère envers les plus faibles, indulgente envers les mieux placés. Or, aucune institution ne peut prétendre incarner l’autorité morale lorsqu’elle donne l’impression que la rigueur s’applique aux exécutants tandis que l’impunité protège les élites.
Pendant que le pays attend des réponses face à l’expansion du banditisme, à la crise sécuritaire et à l’effondrement de l’autorité de l’État dans plusieurs régions, l’attention publique est dirigée vers une affaire qui relève avant tout de la discipline interne.
Cette disproportion interroge. L’État doit sanctionner les fautes. Il doit même le faire avec rigueur. Mais il doit également préserver la dignité humaine et protéger l’image de ses institutions. Une sanction exemplaire n’exige pas nécessairement une exposition publique. La fermeté n’est pas synonyme de spectacle.
En définitive, cette affaire révèle peut-être une confusion entre communication et gouvernance. En voulant démontrer que personne n’est au-dessus des règles, le ministère de la Défense a certes envoyé un signal d’autorité. Mais il a aussi pris le risque de banaliser l’institution militaire elle-même, en lui faisant consacrer une cérémonie officielle à ce qui aurait dû demeurer un simple dossier disciplinaire.
Une armée se grandit par ses missions et ses accomplissements. Elle ne se renforce pas en transformant quatre sacs de sucre en affaire d’État.
Marc Arthur Paul
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