Livres en folie ! Non pas la belle folie célébrée par les organisateurs de l’événement. Mais la folie au sens littéral du terme. Celle qui consiste à accomplir un acte devenu rare, presque marginal, dans une société qui semble avoir renoncé à l’effort intellectuel. Posons cette question interpellatrice : que représente aujourd’hui un livre dans le quotidien de l’Haïtien moyen ?
Est-ce un luxe ?
Dans un pays où des familles peinent à trouver de quoi manger, où les écoles ferment sous la menace des gangs, où les bibliothèques disparaissent dans l’indifférence générale, où les librairies survivent difficilement, acheter un livre relève presque de l’acte de résistance. Pendant que les réseaux sociaux fabriquent des opinions instantanées, le livre exige de la patience. Pendant que les vidéos de quelques secondes dictent le rythme de notre attention, le livre réclame des heures. Pendant que les influenceurs imposent des vérités simplifiées, le livre invite à la nuance, au doute et à la réflexion. C’est précisément là que réside son pouvoir révolutionnaire.
La crise haïtienne n’est pas seulement politique, économique ou sécuritaire. Elle est aussi intellectuelle. Nous parlons souvent de l’effondrement des institutions. Plus rarement de l’effondrement de la lecture, comme s’il y a un complot systématique contre la connaissance, pour citer le Dr Leslie François Manigat. Nous dénonçons la corruption des élites sans questionner la pauvreté de notre débat public. Nous exigeons des dirigeants visionnaires alors que nous consacrons davantage de temps à consommer des contenus éphémères qu’à nourrir notre esprit.
Une nation cesse de penser bien avant de cesser de fonctionner. Lorsqu’une société ne lit plus, elle devient vulnérable à toutes les manipulations. Les fausses nouvelles prospèrent. Les discours simplistes triomphent. L’émotion remplace la réflexion. La foule remplace le citoyen. Voilà pourquoi Livres en Folie demeure bien plus qu’une foire du livre. C’est un acte de résistance culturelle. C’est le rappel que l’intelligence collective d’un peuple ne se mesure pas uniquement à ses diplômes mais aussi à sa capacité de lire, de comprendre, de questionner et de créer.
L’hommage rendu cette année à René Depestre n’est pas anodin. À plus d’un siècle de vie, celui qui a traversé les combats politiques, les exils, les révolutions et les désillusions demeure l’incarnation d’une conviction fondamentale : les mots survivent à tout. Les dictatures passent. Les crises passent. Les régimes passent. Les gangs passeront, mais les livres demeurent. Ils demeurent parce qu’ils portent la mémoire d’un peuple. Ils demeurent parce qu’ils transmettent ce que les armes ne peuvent pas imposer. Ils demeurent parce qu’ils constituent la seule richesse qui grandit lorsqu’elle est partagée.
Alors oui, allons à Livres en Folie et participons à toute tentative de résistance de la connaissance. Achetons des livres. Offrons-en aux enfants. Offrons-en aux adolescents. Offrons-en même à ceux qui prétendent ne pas aimer lire. Mais surtout, faisons davantage que fréquenter l’événement. Réapprenons à lire. Car le véritable défi d’Haïti n’est pas seulement de reconstruire ses routes, ses écoles ou ses institutions. Le véritable défi est de reconstruire son rapport à la connaissance.
Si lire est devenu une folie en Haïti, alors peut-être avons-nous besoin de davantage de fous. Car l’Histoire nous enseigne que ce sont souvent les rêveurs, les penseurs et les lecteurs qui finissent par sauver les nations que les raisonnables avaient abandonnées.
Marc Arthur Paul
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