Affaire Karly Jean-Jeune
Une femme dénonce.
Une femme écrit aux plus hautes autorités de l’État.
Une femme affirme avoir été victime de comportements portant atteinte à sa dignité. Et aujourd’hui, cette femme est écartée de son lieu de travail.
Voilà la réalité qui choque dans le dossier impliquant le diplomate Pierre Karly Jean-Jeune à l’ambassade d’Haïti en République dominicaine.
Selon les informations obtenues par notre rédaction, Mme Myrlande Mathieu, employée de l’ambassade et auteure de la plainte, a été suspendue de ses fonctions et tenue à l’écart des locaux diplomatiques pendant la durée de l’enquête. Elle continue certes de percevoir son salaire, mais elle demeure privée de son environnement professionnel, livrée seule à son déséquilibre psychologique, et aux questions embarrassantes de ses proches.
Pendant ce temps, selon plusieurs sources concordantes, Pierre Karly Jean-Jeune continuerait à exercer ses fonctions. Après un passage à Port-au-Prince, il aurait été aperçu de nouveau en République dominicaine lors de réunions officielles aux côtés de l’ambassadeur Emmanuel Fritz Longchamp au Ministère des Affaires Etrangères de la République dominicaine (MIREX).
La question est simple.
Pourquoi la plaignante est-elle mise à l’écart alors que l’homme visé par les accusations semble poursuivre ses activités normalement ?
Quel message l’État haïtien envoie-t-il aux femmes qui trouvent le courage de dénoncer ? Doivent-elles être victimes d’eux fois?
Dans une correspondance du 28 Avril dernier adressée à la chancelière Raina Forbin, au ministre de l’Intérieur Paul Antoine Bien-Aimé ainsi qu’à la ministre à la Condition féminine et aux Droits des femmes, Pédrica Saint-Jean, Mme Mathieu affirme avoir été victime « d’avances inappropriées, de propos déplacés et de pressions psychologiques exercées par un supérieur hiérarchique ». Elle y dénonce également un rapport de pouvoir qu’elle estime avoir favorisé ces dérives.
Face à une dénonciation aussi grave, le pays était en droit d’attendre une réaction forte.
Au lieu de cela, c’est le silence qui domine.
Pourtant, il y a quelques jours à peine soit le 22 Mai, le gouvernement inaugurait les Maisons des femmes et des filles survivantes de violences basées sur le genre. Caméras, discours, engagements, déclarations de principe : tout y était.
Mais les droits des femmes ne se défendent pas uniquement devant les caméras.
Ils se défendent également dans les couloirs de l’administration publique.
Ils se défendent lorsque la personne qui dénonce se retrouve isolée.
Ils se défendent lorsque la personne mise en cause dispose de relations, d’influence ou de protections.
Notre rédaction ne s’est pas limitée à examiner la plainte de Mme Mathieu. Au cours des dernières semaines, nous avons mené notre propre enquête en Haïti et en République dominicaine.
Les informations recueillies auprès de plusieurs sources distinctes laissent apparaître que les accusations formulées aujourd’hui ne seraient pas perçues par certains témoins comme un incident isolé.
Plusieurs personnes interrogées, sous couvert d’anonymat, décrivent des comportements qu’elles considèrent comme déplacés ou inappropriés à l’égard de femmes évoluant dans l’environnement professionnel ou personnel de Pierre Karly Jean-Jeune. Au fil de l’enquête, des étudiants haïtiens vivant en République dominicaine ont également confirmé certains propos déplacés.
Certains affirment avoir ressenti des pressions ou des comportements qu’ils jugent abusifs dans le cadre de démarches administratives ou de leurs relations avec l’ambassade.
Les témoignages recueillis présentent des similitudes troublantes et mériteraient, selon eux, une attention particulière des autorités compétentes.
Notre rédaction a également pris connaissance d’éléments, de documents et d’un enregistrement vocal qui soulèvent des interrogations supplémentaires sur la gestion de ce dossier.
Le véritable scandale n’est peut-être plus seulement la plainte elle-même.
Le véritable scandale est l’impression que la machine institutionnelle s’est mobilisée davantage pour gérer la dénonciation que pour protéger celle qui a dénoncé.
La ministre à la Condition féminine, Pédrica Saint-Jean, est particulièrement attendue sur ce dossier.
Son ministère a-t-il rencontré la plaignante ?
A-t-il assuré un accompagnement ?
A-t-il demandé des mesures de protection ?
A-t-il suivi l’évolution du dossier ?
A-t-il exigé que toute la lumière soit faite sur les faits dénoncés ?
La Ministre des Haïtiens vivant à l’étranger Kathia Verdier, aurait son mot à dire également.
Un silence complice de trois ministres importantes dans ce dossier. Des femmes en plus !
Les femmes haïtiennes ont le droit de connaître les réponses. Si les institutions chargées de défendre les droits des femmes demeurent silencieuses lorsqu’une employée de l’État affirme avoir été victime d’abus de pouvoir, alors les discours officiels perdent une grande partie de leur crédibilité.
Les partenaires internationaux d’Haïti, qui financent et soutiennent régulièrement les programmes de promotion des droits des femmes, de lutte contre les violences basées sur le genre et de renforcement des institutions publiques, ne peuvent rester indifférents à cette affaire.
Car au-delà des stratégies nationales, des conférences et des engagements internationaux, la véritable crédibilité de l’État haïtien se mesure à sa capacité de traiter avec rigueur, impartialité et transparence les plaintes formulées au sein même de ses propres institutions.
Ce dossier est devenu un test.
Un test pour la Chancellerie.
Un test pour le ministère à la Condition féminine.
Un test pour le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé.
Un test pour tous ceux qui affirment défendre les droits des femmes lorsque les caméras sont allumées, mais dont le courage institutionnel est attendu lorsque les accusations concernent des personnes proches du pouvoir.
Le respect de la dignité humaine et de l’intégrité des femmes ne devrait jamais dépendre du rang, de la fonction, des relations ou de l’influence de la personne mise en cause.
Il ne devrait jamais être une question d’opportunité politique.
Il ne devrait jamais être négociable.
Parce qu’une femme qui dénonce ne devrait jamais avoir le sentiment d’être abandonnée par les institutions censées la protéger.
Parce qu’aucune fonction publique ne devrait offrir une immunité morale.
Parce que la justice, la dignité et le respect doivent s’imposer à tous, sans exception. Et aujourd’hui, plus que jamais, les autorités haïtiennes ont le devoir de démontrer à la Nation et la communauté internationale que les droits des femmes ne sont pas seulement un slogan de circonstance, mais un principe fondamental de gouvernance.
Brigitte Benshow
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