Le directeur général de l’Office national d’identification (ONI), Reynold Guerrier, a récemment tenu à clarifier la situation autour de la délivrance des cartes d’identification nationale. Contrairement aux rumeurs faisant état d’une baisse importante du nombre de cartes disponibles, il affirme que le volume de production et de distribution demeure comparable à celui observé lors des dernières élections organisées en Haïti.
Selon les données communiquées par l’ONI, environ 6,4 millions de citoyens en âge de voter figurent actuellement dans la base de données nationale. Parmi eux, près de 5,8 millions auraient déjà retiré leur carte d’identification nationale. L’institution estime par ailleurs que la population électorale potentielle dépasse désormais les 7 millions de personnes, reflet d’une croissance démographique continue.
Parallèlement, les projections démographiques de l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) évaluent la population totale d’Haïti à environ 11,86 millions d’habitants en 2024, dont près de 5,87 millions d’hommes et 5,99 millions de femmes. (IHSI)
Toutefois, le Directeur général de l’ONI n’a fait aucune mention d’un éventuel filtrage du registre national ni d’un processus d’épuration des données concernant les personnes décédées, disparues ou inactives dans le système. Le chiffre de 6,4 millions avancé publiquement semble donc englober indistinctement les citoyens vivants, les personnes décédées ainsi que d’éventuels dossiers non actualisés.
Cette précision prend une importance majeure à la lumière des nouvelles dispositions du projet de décret électoral.
282 partis pour 28,2 millions de membres
Parallèlement, le Conseil Électoral Provisoire (CEP) aurait validé au moins 282 partis politiques habilités à participer aux prochaines élections.
Or, l’Article 130 du projet de décret prévoit que :
« Tout parti politique, groupement ou regroupement de partis politiques agréé par le CEP est tenu de soumettre une liste de cent mille (100 000) membres, adhérents ou sympathisants jouissant de leurs droits civils et politiques. »
En appliquant cette exigence aux 282 partis enregistrés, le calcul devient immédiatement spectaculaire :
282 * 100,000 = 28,200,000
Le système exigerait donc théoriquement 28,2 millions de membres ou sympathisants politiques.
Pourtant, l’ONI ne compte qu’environ 6,4 millions de cartes enregistrées, un chiffre qui inclurait également des personnes décédées ou disparues du système.
Le rapport devient alors :
28,200,000/6,400,000 = 4.4
Autrement dit, les partis politiques devraient réunir un nombre de membres équivalant à environ 4,4 fois l’ensemble des personnes enregistrées à l’ONI.
Rapporté à la population totale estimée du pays par l’IHSI — environ 11,86 millions d’habitants — ces 28,2 millions de membres théoriques représenteraient encore :
28,200,000/11,867,032 = 2.38
Soit près de 2,4 fois la population totale d’Haïti. M
Un système qui imposerait des regroupements massifs
Si l’on considère les 6,4 millions d’inscrits comme limite théorique maximale, le pays ne pourrait soutenir qu’environ :
6,400,000/100,000 = 64
Soit environ 64 grandes plateformes politiques de 100 000 membres chacune.
Avec 282 partis enregistrés, cela impliquerait nécessairement une vaste consolidation du paysage politique.
Le niveau moyen de regroupement nécessaire serait alors :
282/64 = 4.4
Autrement dit, il faudrait qu’en moyenne 4 à 5 partis fusionnent ou se regroupent au sein d’une même plateforme pour rester dans les limites théoriques du registre de l’ONI.
Les candidats indépendants également concernés
Le projet de décret ne touche pas uniquement les partis politiques.
L’Article 153.28 impose également des seuils élevés aux candidats indépendants :
- 150 000 sympathisants pour un candidat à la présidence ;
- 25 000 pour les sénatoriales ;
- 5 000 pour la députation ;
- 1 000 pour les collectivités territoriales.
Pour la présidentielle indépendante, cela représente :
150,000/6,400,000 x 100 = 2.34%
Soit environ 2,34 % de toutes les personnes enregistrées à l’ONI.
Entre rationalisation et verrouillage politique
Ces calculs demeurent théoriques puisqu’ils supposent :
- que chaque citoyen adhère à un seul parti politique ;
- que toutes les cartes ONI correspondent à des personnes vivantes et actives politiquement ;
- que l’ensemble des citoyens enregistrés participent réellement à la vie partisane.
Mais ils mettent surtout en lumière un enjeu fondamental : le futur système électoral semble désormais reposer sur des seuils démographiques et financiers extrêmement élevés dans un pays où le fichier électoral lui-même continue de susciter des interrogations.
Pour les défenseurs du texte, le décret vise à rationaliser un paysage politique souvent critiqué pour sa fragmentation excessive. Pour ses détracteurs, ces nouvelles exigences pourraient au contraire réduire drastiquement l’accès à la compétition électorale et favoriser uniquement les grandes structures disposant de ressources importantes.
Au-delà des débats juridiques, une interrogation persiste désormais : comment appliquer ces seuils alors que la fiabilité exacte du registre national de l’ONI n’a pas encore été publiquement clarifiée et que les projections démographiques officielles de l’IHSI situent la population totale du pays à moins de 12 millions d’habitants ?
La rédaction
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