Mon pays ne s’écroule pas comme un édifice mal conçu. Il se défait avec méthode, avec une régularité presque professionnelle. Il se désagrège. À force d’observer, une évidence s’impose : la crise haïtienne n’est pas seulement subie, elle est devenue un langage politique. Un langage maîtrisé, répété, exploité jusqu’à produire une forme de normalité où l’effondrement n’étonne plus, il s’organise.
Dès lors la vie ne compte presque plus, la mort devient un phénomène presque familier, comme le disait Joseph Staline : « La mort d’un homme est une tragédie, celle d’un million est une statistique. » on affirme à raison que la vie tout comme la mort, en Haïti, devient un fait divers, tandis que le sang de tout un peuple semble nourrir l’opulence de tout une classe d’homme, mandatée par les « mieux-nés. »
Il est désormais insuffisant de parler d’échec en faisant référence au Galli matchât que nous qualifions avec légèreté de « crise ». Le mot est trop faible, trop commode, presque indulgent, presqu’affectif.
De 2010 à la gouvernance de « ALIX » qui depuis le 7 février 2026 hérite du plein pouvoir au pays des merveilles. Le comble atteint son paroxysme alors qu’une classe politique haïtienne ne s’est pas simplement montrée incapable de reconstruire l’État ; elle a progressivement installé un mode de fonctionnement où l’absence de résultats n’est plus un problème, mais une condition de survie. On dirait simplement Alix au pays des merveilles.
Ce qui se joue dépasse les partis, les figures, les alternances. Il s’agit d’un système diffus, transversal, où pouvoir et responsabilité évoluent rarement dans la même direction. Les visages changent, les discours se renouvellent en surface, mais la mécanique demeure. Une mécanique bien huilée, précisément parce qu’elle ne produit pas de résultats contraignants.
Depuis plusieurs décennies, la politique haïtienne semble avoir abandonné toute prétention à la cohérence. Les alliances s’y font et s’y défont sans justification idéologique réelle. Les discours s’ajustent aux circonstances, les engagements se dissolvent dans l’opportunité, et la mémoire politique devient étrangement courte. Dans cet espace mouvant, la constance n’est plus une vertu ; elle est un handicap.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la faiblesse des institutions, mais la manière dont cette faiblesse est tissée, presque assumée. Le non-respect du principe de la continuité de l’état devient norme et les droits du citoyen sont inexistants. L’État fonctionne, mais à vide de sens. Il produit des décisions sans portée, des annonces sans suite, des structures sans substance. Il donne l’illusion de l’action tout en évitant soigneusement ses conséquences.
Dans ce contexte, la crise cesse d’être un accident. Elle devient un cadre. Elle structure les comportements, redistribue les rôles, légitime l’inaction. Une gouvernance de l’urgence permanente s’installe, où chaque problème appelle une réponse immédiate, provisoire, et surtout non engageante. Le long terme disparaît, remplacé par une succession de présents instables.
Il faut le dire sans détour : une part significative de la classe politique haïtienne a appris à tirer profit de cette instabilité. Non pas malgré elle, mais grâce à elle. Car un pays désorganisé est un pays où les règles sont flexibles, où les responsabilités se diluent, où les échecs se confondent avec le contexte.
Dans un tel système, la reddition de comptes devient une anomalie. Les scandales se succèdent sans produire de rupture. Les indignations s’expriment, puis s’épuisent. Le cycle se répète, presque mécaniquement. Et à chaque répétition, il s’enracine un peu plus.
Mais cette mécanique ne pourrait fonctionner sans un autre facteur, plus discret et plus dérangeant : l’habituation collective. À force d’être confrontée à l’instabilité, la société s’y adapte. Elle développe des stratégies de contournement, des réflexes de survie, une forme de résilience qui, paradoxalement, contribue à maintenir le désordre. Car ce qui permet de tenir au quotidien peut aussi empêcher de rompre avec ce qui produit la crise.
Ainsi se dessine une relation complexe entre gouvernants et gouvernés. Une relation faite de défiance, de lucidité, mais aussi d’impuissance. La classe politique agit sans véritable contrainte, non pas parce qu’elle serait toute-puissante, mais parce que les mécanismes capables de la limiter restent fragiles, fragmentés ou inefficaces.
Le plus préoccupant, peut-être, est ailleurs. Il réside dans cette capacité qu’a développée le système à absorber la critique. Tout est dénoncé, rien n’est transformé. La parole circule, l’analyse se précise, mais l’impact demeure limité. Comme si la compréhension elle-même était devenue insuffisante.
Dès lors, la question n’est plus seulement politique. Elle est structurelle, presque existentielle. Comment un pays peut-il continuer à fonctionner en sachant précisément ce qui le paralyse ? Comment une société peut-elle maintenir un tel niveau de lucidité sans parvenir à produire une rupture décisive ?
Il n’y a pas de réponse simple. Mais il y a une certitude : tant que la crise restera un mode de gestion acceptable, elle continuera d’être reproduite. Tant que l’échec ne sera pas sanctionné, il cessera d’être disqualifiant. Et tant que la politique pourra exister sans obligation de résultats, elle n’aura aucune raison de se transformer.
Ce texte ne cherche pas à désigner des coupables isolés. Il tente de nommer un système. Un système où l’effondrement n’est plus seulement une conséquence, mais un équilibre. Un système qui tient, précisément, parce qu’il ne fonctionne pas. Et c’est peut-être là que réside le véritable scandale : non pas dans ce qui échoue, mais dans ce qui, malgré tout, continue de tenir.
Marc Arthur Paul
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