Il aura fallu des siècles pour que l’évidence accède enfin au rang de vérité officielle. Cette semaine, Organisation des Nations Unies a reconnu la traite négrière et l’esclavage comme étant le plus grand crime contre l’humanité. Une déclaration tardive, presque timide, qui sonne à la fois comme un aveu et comme un embarras. Car au v moment même où l’institution internationale posait ces mots lourds de sens, certaines puissances choisissaient encore l’inconfort du recul : les États-Unis ont voté contre, tandis que la France s’est abstenue. En guise de commentaire Le Quotidien 509, dans sa Chronique Lyrics, vous propose de replonger dans cette vérité historique si bien décrite par la bande à Raymond Cajuste, Bossa Combo, dans leur chef-œuvre sorti en 1979 : « Racines. »
Il y a dans ce ballet diplomatique quelque chose de profondément ironique, voire indécent. Comme si l’Histoire, pourtant saturée de preuves, demeurait encore matière à débat. Comme si la souffrance de millions d’êtres humains pouvait être soumise à l’appréciation d’un vote. Comme si, finalement, l’humanité des victimes n’était pas totalement acquise dans la conscience de ceux qui prétendent aujourd’hui en être les garants. Comme si la victoire de l’armé dite indigène n’avait pas posé les jalons qu’aucun vote ne peut éclipser…
Et pourtant, bien avant les résolutions et les discours policés, d’autres voix avaient déjà tranché. Dans « Racines » de Bossa Combo, ce ne sont pas des juristes qui parlent, mais la mémoire elle-même. Une mémoire enracinée, indocile, qui refuse l’oubli et se transmet de génération en génération comme une vérité charnelle. La chanson ne demande pas la reconnaissance ; elle affirme l’existence. Elle rappelle que l’histoire noire ne se résume pas à des archives poussiéreuses, mais qu’elle vit, respire et résiste à travers ceux qui en sont les héritiers.
Bossa Combo nous rappel tous, dès les premières paroles, les atrocités qu’a vécu ses millions âmes humaines et qui faisait la joie du colon : des êtres humains de tout âge et genre arrachés à leurs familles à leur terre, humilier, enchainés, torturés, transportés dans la calle des bateaux sans eaux et ni alimentation, jusqu’à la maison du maitre ou ils auront ce statut de bien meuble… heureusement la force de caractère de nos ainés nous ont permis d’écrire une de ces pages d’histoire que nul ne pourra ternir : la révolution haïtienne, qui nous permet aujourd’hui de reprendre ces paroles : pa pè di kolon yo sele pinga monte. Pa monte chwal Saint Jacques.
C’est précisément là que réside le contraste le plus saisissant. Tandis que les institutions internationales s’efforcent de nommer le passé avec prudence, la culture, elle, l’a toujours porté avec une clarté désarmante. Là où les diplomates hésitent, les tambours parlent. Là où les États tergiversent, les chants témoignent. Et dans ce dialogue étouffé entre mémoire populaire et reconnaissance officielle, une question persiste : pourquoi faut-il tant de temps pour admettre ce que l’évidence impose depuis toujours ?
La réponse tient peut-être dans ce que cette reconnaissance implique réellement. Nommer un crime, c’est ouvrir la voie à la responsabilité. Et la responsabilité, elle, dérange. Elle interroge les héritages, les privilèges, les fondations mêmes de l’ordre mondial. Elle oblige à regarder en face non seulement ce qui a été fait, mais aussi ce qui en découle encore aujourd’hui. Car l’esclavage n’est pas qu’un fait historique ; il est une matrice dont les conséquences structurent toujours les inégalités contemporaines. La grandeur de certain n’est-elle pas le fruit d’un telle crime ?
Dans ce contexte, l’abstention et le refus prennent une dimension qui dépasse le simple geste politique. Ils deviennent des postures symboliques, presque des aveux involontaires. Ils traduisent une difficulté persistante à affronter pleinement le passé. Une réticence à franchir ce seuil où la mémoire cesse d’être commémorative pour devenir exigeante et où l’on se fait presque complice du passe honteux en la taisant…
Pour Haïti, cette reconnaissance résonne avec une intensité particulière. Première nation noire indépendante, née d’une révolte d’esclaves victorieuse, elle incarne à elle seule la réponse la plus radicale jamais apportée à ce crime contre l’humanité. Mais cette singularité historique semble encore, aujourd’hui, peser comme une dette inversée. Comme si le monde n’avait jamais totalement pardonné à des esclaves d’avoir osé se libérer.
Dès lors, la reconnaissance de l’ONU, aussi importante soit-elle, ne saurait suffire. Elle constitue un point de départ, non un aboutissement. Elle invite à repenser les rapports de force, à interroger les récits dominants, à envisager des formes concrètes de justice. Sans cela, elle risque de n’être qu’un geste symbolique de plus, soigneusement consigné dans les archives d’une conscience internationale en quête de rédemption.
Mais au-delà des institutions et des États, une certitude demeure. Les racines, elles, n’ont jamais attendu qu’on les reconnaisse pour exister. Elles plongent profondément dans la mémoire collective, nourries par les luttes, les souffrances et les résistances. Elles rappellent que l’histoire ne s’efface pas par décret et que la vérité ne se négocie pas à huis clos.
En définitive, cette reconnaissance tardive ne fait que confirmer ce que les peuples noirs savent depuis toujours. Elle officialise une réalité que ni le temps, ni le silence, ni les stratégies diplomatiques n’ont pu effacer. Et si certains continuent d’hésiter à regarder cette vérité en face, elle, en revanche, reste implacable : on peut retarder la justice, on peut contourner la mémoire, on peut même voter contre l’évidence. Mais on ne déracine pas l’Histoire.
@Le Patriote
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