On aurait pu croire à une véritable campagne de matraquage contre les trois femmes nommées par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé au sein de son gouvernement, il s’agit de : Sandra Paulémon, Raina Forbin et Stéphanie Smith. Depuis l’annonce de leur nomination, les critiques fusent : l’une est attaquée sur ses diplômes, l’autre sur d’éventuelles questions de nationalité, tandis que la plus jeune est jugée à l’aune de vidéos de jeunesse publiées sur TikTok.
Mais au-delà des polémiques, un fait demeure : ces trois femmes se retrouvent aujourd’hui face à l’histoire.
Car elles héritent chacune de ministères fragilisés par des années de conflits politiques, de manipulations internes, d’absence d’autorité et parfois de pratiques assimilées à de véritables dérives mafieuses au sein de l’administration publique.
Sandra Paulémon prend la tête du Ministère de la Planification et de la Coopération externe, une institution stratégique mais progressivement vidée de sa substance.
Raina Forbin devient ministre des Affaires étrangères et des Cultes, dans un contexte où la diplomatie haïtienne est régulièrement éclaboussée par des accusations de corruption, de trafic d’influence et par une image internationale profondément dégradée.
Stéphanie Smith hérite du Ministère du Tourisme, un portefeuille affaibli par l’insécurité chronique qui rend aujourd’hui toute ambition touristique presque irréelle.
Trois ministères, trois crises structurelles.
Le ministère du Plan : d’institution stratégique à appareil politique
Le Ministère de la Planification, désormais dirigé par Sandra Paulémon, est depuis plusieurs années l’ombre de lui-même. Longtemps, cette institution a été perçue comme un instrument politique permettant de financer des projets liés aux intérêts parlementaires ou aux équilibres politiques du moment, plutôt que comme un véritable centre de réflexion et de planification du développement national.
Durant la transition actuelle, ce ministère est resté d’une discrétion presque inquiétante, au point que certains observateurs se demandaient si cette institution existait encore réellement dans l’architecture des décisions publiques.
Pour Sandra Paulémon, l’enjeu est donc considérable.
Épouse du politicien Assad Volcy, elle devra prouver que les discours de réforme, souvent portés dans les médias et dans les cercles politiques — notamment à travers La Gazette Haïti — peuvent se traduire en politiques publiques concrètes.
Autrement dit, elle n’aura pas droit à l’erreur. Ni pour sa crédibilité personnelle, ni pour celle de son entourage politique.
Raina Forbin face au défi de la crédibilité diplomatique
Du côté de la diplomatie, Raina Forbin arrive dans un environnement encore plus complexe.
Issue du secteur économique et de la haute bourgeoisie d’affaires, elle se retrouve pour la première fois directement au cœur de la gestion de l’État, même si elle a déjà occupé la fonction stratégique de cheffe de cabinet de l’ancien conseiller présidentiel Laurent Saint-Cyr.
Connue pour sa courtoisie et son calme, elle devra pourtant rapidement démontrer une capacité à prendre des décisions fortes.
La diplomatie haïtienne traverse une crise profonde : accusations récurrentes de trafic d’influence, gestion opaque de certains postes diplomatiques, nominations controversées et perte d’influence sur la scène internationale.
À cela s’ajoutent des dossiers particulièrement sensibles : la crise migratoire impliquant les ressortissants haïtiens à l’étranger, les tensions régionales croissantes et les restrictions de voyage imposées par les États-Unis aux citoyens haïtiens.
Redonner de la crédibilité à la diplomatie haïtienne sera un chantier immense.
Stephanie Smith face au mirage touristique
Enfin, Stéphanie Smith hérite d’un ministère dont les marges de manœuvre sont aujourd’hui extrêmement réduites.
Dans un pays où l’insécurité domine l’actualité quotidienne, parler de tourisme relève presque du mirage. Pendant ce temps, la République dominicaine continue de capter l’essentiel des investissements et des flux touristiques de la région.
Pour la jeune ministre, le défi est double : maintenir une vision stratégique pour l’avenir du secteur et préserver les rares opportunités encore existantes.
Elle devra aussi démontrer, comme l’écrivait Pierre Corneille, que « aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ».
Une société prête à leur donner une chance ?
Une autre question traverse ce débat.
La société haïtienne est souvent la première à dénoncer l’absence des femmes dans les postes de décision. Pourtant, lorsqu’elles accèdent à ces responsabilités, les exigences semblent immédiatement plus lourdes.
Comme si les hommes pouvaient cumuler les défauts — incompétence, opportunisme, improvisation — sans que leur légitimité soit fondamentalement remise en cause, tandis que les femmes, elles, doivent se prouver davantage, plus vite et sans droit à l’erreur.
Notre rédaction a pu consulter le curriculum vitae de Sandra Paulémon et analyser les informations disponibles sur les parcours de Raina Forbin et de Stéphanie Smith.
Mais au-delà des critiques et des soupçons, une question demeure : la société haïtienne, encore marquée par un machisme politique profondément enraciné, donnera-t-elle réellement à ces femmes l’espace nécessaire pour prouver leur valeur ?
Le défi est immense.
Car leur réussite — ou leur échec — ne sera pas seulement personnelle. Elle pourrait aussi devenir un test pour la capacité de l’État haïtien à se réinventer.
Brigitte Benshow
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