Depuis seize années, le 12 janvier revient dans l’espace public haïtien comme un repère chargé de mémoire. Le temps a passé, les urgences se sont succédé, d’autres crises ont occupé le devant de la scène. Pourtant, cette date continue de poser une question essentielle, que ni le temps ni l’oubli ne peut effacer : qu’avons-nous fait, collectivement, de ce que nous avons appris ?
Car le 12 janvier ne renvoie pas seulement à un drame inscrit dans le passé. Il invite à une réflexion plus large sur notre rapport au territoire, aux risques naturels et aux responsabilités qui en découlent. Il agit comme un révélateur durable d’une vulnérabilité naturelle connue, ancienne, documentée, mais encore insuffisamment intégrée dans l’action publique comme dans les pratiques collectives.
Le séisme de 2010 n’a pas créé cette vulnérabilité.
Il l’a rendue visible.
Haïti vit sur un territoire exposé à de multiples risques naturels : séismes, inondations, glissements de terrain, cyclones, érosion accélérée. Cette réalité n’est ni nouvelle ni imprévisible. Pourtant, elle n’a jamais été pleinement traduite en politiques publiques durables de protection de la vie.
À ce titre, le 12 janvier pose d’abord une question de responsabilité de l’État.
Dans tout ordre constitutionnel, où le moto est la recherche du bonheur, protéger la vie des citoyens ne relève pas de la bonne volonté, mais d’un devoir fondamental. Cela implique d’anticiper les risques prévisibles, d’organiser l’espace, de réguler les constructions, de préparer les populations. Cela suppose aussi d’investir durablement dans la prévention. Ces obligations concernent l’ensemble des vulnérabilités naturelles du territoire, et non un événement isolé.
Or, cette responsabilité structurelle demeure insuffisamment assumée. L’action publique reste largement dominée par la gestion de l’urgence, au détriment d’une politique cohérente de prévention et de réduction des risques. Après 2010, la solidarité a été réelle — locale, humaine, internationale. Mais cette mobilisation exceptionnelle n’a pas été transformée en cadre institutionnel durable. La prévention est restée marginale, et la vulnérabilité collective inchangée.
L’un des domaines où cette défaillance apparaît avec le plus de clarté est celui de la construction. Le pays a privilégié, au fil du temps, des modèles lourds et rigides, souvent coûteux, peu adaptés à un environnement sismique et à des ressources limitées. Ces choix ne sont pas neutres. Ils ont un impact direct sur la sécurité des populations. Sans normes réalistes, sans contrôle effectif, sans politique d’habitat adaptée, les pratiques dangereuses se reproduisent et aggravent l’exposition au risque dans la cécité et le silence des dirigeants.
Mais la responsabilité ne s’arrête pas à l’État.
Dans toute société démocratique, la responsabilité constitutionnelle du Pouvoir Executif s’enchevêtre avec la responsabilité citoyenne. Lorsque l’action publique fait défaut ou demeure incomplète, les citoyens ne peuvent se contenter d’une posture d’attente passive. Apprendre, transmettre, s’organiser devient alors une nécessité vitale.
Cette responsabilité citoyenne ne concerne pas uniquement la réaction à un séisme. Elle renvoie à l’apprentissage collectif de la vulnérabilité : apprendre à habiter un territoire exposé, à construire en tenant compte des risques, à s’organiser au niveau des quartiers, à savoir comment réagir pendant et après une catastrophe. Elle suppose aussi la transmission de ces connaissances dans les familles, les écoles et les communautés.
Cette prise en charge citoyenne ne remplace pas l’État. Elle ne l’excuse pas. Elle révèle, au contraire, les carences structurelles de l’action publique, tout en réduisant les conséquences humaines de leur persistance. Les deux responsabilités sont distinctes, mais elles se complètent. L’une ne peut durablement compenser l’absence de l’autre.
La vulnérabilité naturelle ne disparaîtra pas.
Ce qui peut changer, en revanche, c’est la manière dont elle est pensée, intégrée et assumée.
Le 12 janvier rappelle que l’absence de responsabilité face aux risques n’est jamais neutre. Elle a un coût humain. Et ce coût engage à la fois les institutions et les citoyens, dans une responsabilité partagée, mais non équivalente : celle de transformer la connaissance du danger en protection effective de la vie.
Chantal Volcy Céant
12 janvier 2026
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