L’article 263-1 de la Constitution de 1987 est sans équivoque :
« Aucune autre force armée ne peut exister sur le territoire national. »
L’interdit est absolu. Pourtant, depuis plus de vingt ans, des forces étrangères interviennent en Haïti. Le décalage entre la norme constitutionnelle et la pratique politique est devenu presque ordinaire.
Plus grave encore : le Conseil Présidentiel de Transition, chargé de diriger le pays, n’est pas né d’un processus constitutionnel, mais d’une implication controversée de l’International plus précisément du CARICOM, faute d’un cadre national fonctionnel.
Or, ce même CPT dénonce aujourd’hui une “ingérence”, affirmant que la communauté internationale lui interdit de remplacer le Premier ministre et menace de sanctionner ses membres qui le tenteraient.
Ainsi, l’ingérence est invoquée au moment même où un pouvoir issu d’une entente extérieure se heurte à ceux qui ont contribué à son installation. Soulignons à l’encre forte que l’exigence préjudicielle pour faire partie du CPT imposée par l’international fut que les candidats signent le protocole d’invitation d’une force multinationale armée sur le sol national.
D’où la question : de quelle ingérence parle-t-on réellement, et que vaut la souveraineté lorsqu’Haïti n’a pas produit sa propre solution pour le 7 février 2026 ?
I. Le texte interdit. Le pouvoir sollicite. Où se situe l’ingérence ?
En droit international, l’ingérence désigne une intrusion non consentie. Mais en Haïti, les demandes d’intervention proviennent des autorités elles-mêmes, qui sollicitent l’appui extérieur et reconnaissent ne plus pouvoir assurer l’ordre public.
Il ne s’agit donc pas d’ingérence au sens strict. C’est un paradoxe constitutionnel : le pouvoir sollicite ce que la Constitution interdit.
Si le terme “ingérence” revient aujourd’hui avec autant de force, c’est parce qu’Haïti ne s’est pas donné une transition nationale : aucun accord solide, aucune architecture haïtienne, aucune anticipation institutionnelle.
II. L’après-Jovenel Moïse : un pouvoir né hors du cadre constitutionnel
Depuis 2021, Haïti évolue en dehors des mécanismes prévus par la Constitution : ni Parlement, ni juge suprême, ni CEP permanent, ni organe légitime pour définir la trajectoire institutionnelle.
Dans ce vide institutionnel, les arbitrages politiques ont glissé vers l’international. Les décisions majeures sont prises dans les chancelleries plutôt qu’au sein des institutions haïtiennes.
C’est dans cette configuration qu’a émergé le CPT, avec une composition négociée, des acteurs validés ou exclus, et une feuille de route définie à l’extérieur et par l’Exterieur.
Aujourd’hui encore, lorsqu’il souhaite exercer une compétence fondamentale — décider du maintien ou non du Premier ministre — le CPT se heurte à un veto international.
Dès lors : quelle souveraineté reste-t-il lorsqu’un pouvoir dépend d’une légitimation extérieure pour fonctionner ?
III. Un pouvoir reconnu dehors avant d’être accepté dedans
La construction extraconstitutionnelle du pouvoir a donné un organe reconnu d’abord à l’extérieur, puis seulement subi à l’intérieur.
Dans une telle dynamique, la reconnaissance internationale devient un pilier de stabilité. Les arbitrages essentiels se décident dans l’espace diplomatique externe, et les signaux extérieurs influencent directement l’acceptation ou le rejet des dirigeants. Les mécanismes constitutionnels, eux, ne produisent plus la légitimité.
Comment parler d’ingérence lorsqu’Haïti ne dispose plus d’institutions capables de produire cette légitimité ? Lorsqu’une médiation étrangère façonne la configuration du pouvoir ? Lorsque la souveraineté de fait s’exerce loin du territoire national ?
Est-ce encore de l’ingérence ? Ou la conséquence d’un pays sorti de son propre cadre constitutionnel ?
IV. L’ingérence comme symptôme, non comme cause
L’ingérence n’apparaît pas dans un pays gouverné. Elle s’installe dans les brèches, les absences, l’immobilisme et les responsabilités abandonnées.
Plus l’État se fragilise, plus il devient perméable. Plus les dirigeants haïtiens délèguent leurs responsabilités, plus la souveraineté s’efface.
Le problème haïtien n’est pas d’abord extérieur : il est endogène.
Tant qu’Haïti refuse la discussion entre Haïtiens
Peut-on réellement parler d’ingérence lorsque la Constitution interdit toute force étrangère, que le pouvoir sollicite ce que la Constitution interdit, et que ce même pouvoir résulte d’une négociation extérieure faute d’accord haïtien ?
La vérité est simple — et dérangeante :
Quand les Haïtiens refusent de s’asseoir ensemble, ils finissent par s’asseoir devant les partenaires internationaux.
Et lorsqu’ils confient à d’autres ce qu’ils refusent de résoudre entre eux, ce qui suit n’est plus de l’ingérence. C’est le dictat logique de celui qui vous a mis en place.
On ne peut pas réclamer la souveraineté dehors lorsqu’on refuse la discussion souveraine dedans.
La seule issue durable ne viendra ni des chancelleries, ni des missions diplomatiques, ni des médiations étrangères.
Elle viendra du jour où les Haïtiens accepteront enfin de s’asseoir ensemble, sans tuteurs, sans parrains, et de redonner à leur voix nationale la place que la Constitution lui reconnaît : être la seule source de légitimité en Haïti.
Chantal Volcy Céant
1er décembre 2025
📲 Rejoignez Le Quotidien 509
Recevez nos dernières nouvelles directement sur votre téléphone via notre chaîne WhatsApp officielle.
🚀 Rejoindre la chaîne WhatsApp


