Commémorer, ce n’est pas se tourner vers le passé : c’est rappeler à la République ce qu’elle doit demeurer. Dans notre tradition constitutionnelle, la mémoire nationale s’exprime à travers deux formes de célébration : les fêtes nationales et les fêtes légales. Les premières devraient être le miroir des hauts faits de la vie de la Nation ; les secondes, issues pour la plupart du calendrier catholique, traduisent l’héritage religieux d’un État longtemps défini comme catholique, pour un peuple pourtant nourri de spiritualité vaudou, avant d’adopter la tolérance, puis la laïcité. Ainsi, le calendrier dit autant de notre foi que de notre conception du pouvoir. Or, un jour férié n’a de sens républicain que s’il éclaire la conscience citoyenne : il devrait unir le peuple autour d’un souvenir commun, pas seulement suspendre le travail.
Pourtant, dès les premières constitutions, la mémoire civique s’est trouvée confondue avec le pouvoir. Les anniversaires des présidents figuraient au calendrier officiel, et la fête nationale prenait parfois les airs d’un culte de la personne. Ainsi, le devoir de mémoire, au lieu d’appartenir au peuple, s’inscrivait dans la logique du pouvoir en place. Ce mélange des genres a contribué à vider nos commémorations de leur sens premier : rappeler non pas l’autorité d’un homme, mais la permanence d’un idéal collectif, dans la réflexion et le ressourcement.
Et peu à peu, le jour férié s’est réduit à un jour de loisirs. Le 1er janvier, jour de l’Indépendance, se confond avec le Jour de l’An : la célébration de la naissance de la Nation devient surtout une fête de renouveau personnel. Le Jour des Aïeux, le 2 janvier, a aussi perdu l’essence de sa vocation première : honorer, dans une mémoire commune, tous ceux qui ont combattu pour l’indépendance. Ces deux jours, autrefois porteurs d’une mémoire collective, sont devenus de simples congés.
Et dans ce glissement, on a laissé tomber la mémoire de Toussaint Louverture dans l’oubli, lui qui avait ouvert la voie pour Jean-Jacques Dessalines. De Toussaint à Dessalines, c’est tout un passage de témoin : l’un a semé la promesse, l’autre l’a portée jusqu’à son accomplissement.
Le président Jovenel Moïse avait rappelé cette filiation en faisant du 20 septembre, jour de la naissance de Dessalines, une fête légale. Mais ce choix, dépendant de la volonté d’un pouvoir, laisse encore la commémoration à la merci des caprices politiques. Car Dessalines ne nous a pas seulement légué une indépendance : il nous a donné la vie d’un peuple. Le père de la Nation mérite qu’on se souvienne de sa naissance comme du jour où sa voix s’est tue, le 17 octobre. Célébrer les deux, c’est rappeler que la République repose à la fois sur la douleur du sacrifice et sur la joie d’avoir existé.
Plus grave encore, le Bois Caïman, acte spirituel et fondateur de la loi de liberté, n’a jamais été reconnu comme fête nationale au même rang que Vertières, qui en fut l’aboutissement. L’un marque le départ de la guerre de l’indépendance ; l’autre, sa victoire. Entre ces deux moments, se joue la continuité de notre histoire et la cohérence de notre mémoire républicaine.
Certes, la mémoire peut diviser autant qu’elle rassemble : selon ce qu’on choisit de commémorer, elle peut raviver les blessures autant que les espérances. Mais c’est justement pour cela qu’elle doit être assumée collectivement, et non abandonnée aux oublis du pouvoir.
La mémoire n’est pas une relique : c’est une exigence civique. Une République qui cesse de commémorer cesse de se reconnaître. Redonner à nos jours fériés leur fonction première, c’est leur rendre leur valeur d’enseignement et de cohésion. Car une nation ne vit pas seulement de ses lois : elle vit des symboles qui la rappellent à elle-même. Se souvenir ensemble, c’est déjà se reconstruire.
Chantal Volcy Céant
27 octobre 2025
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