Le 29 mars 1987 n’est pas seulement une date.
C’est une mémoire encore vive.
Un moment fondateur.
Celui où un peuple, sortant d’une longue nuit d’autoritarisme, a voulu se protéger du pouvoir.
Celui où la Constitution a été perçue comme un rempart.
Mais un rempart ne vaut que par ce qu’on en fait.
Près de quarante ans plus tard, la question n’est plus de savoir ce que la Constitution a voulu être.
La question est de savoir ce que nous en avons fait.
Et la réponse est inconfortable.
Cette Constitution, conçue pour encadrer le pouvoir et protéger les citoyens, n’a jamais été pleinement mise en œuvre.
Elle prévoyait pourtant elle-même les conditions de son amélioration.
Elle ouvrait la voie à des ajustements progressifs, réfléchis, structurés.
Il a pourtant fallu plus de vingt ans pour y toucher.
Et lorsque l’intervention est finalement venue, elle s’est faite dans la confusion, dans la précipitation, et sans véritable maîtrise d’ensemble.
L’amendement de 2011 n’a pas simplement corrigé.
Il a aussi introduit des déséquilibres que nous continuons aujourd’hui à gérer.
La difficulté est encore plus profonde.
LanConstitution de 1987 portait des promesses précises :
celle d’institutions stables, d’un équilibre des pouvoirs effectif, d’un fonctionnement régulier de la vie démocratique, mais aussi d’une organisation territoriale fondée sur la décentralisation.
Or, certaines de ces promesses n’ont jamais été réalisées.
Le Conseil électoral permanent n’a jamais vu le jour tel que prévu par la constitution, à part la tentative réprouvée du Président provisoire Prosper Avril, laissant place à une succession d’organismes provisoires devenus, de fait, permanents dans le provisoire.
La décentralisation, inscrite comme principe structurant, reste largement inachevée, maintenant une forte concentration du pouvoir au centre.
Des institutions censées fonctionner avec autonomie et indépendance ont souvent évolué sous influence ou dans la fragilité.
Et le cycle électoral lui-même, au lieu d’assurer la continuité de l’État, a été marqué par des interruptions et des crises répétées.
Plus encore, ce qui aurait pu être corrigé au fil des années ne l’a pas été.
L’intégration réelle des Haïtiens vivant à l’étranger demeure jusqu’à présent un vœu pieux.
Les collectivités territoriales, notamment les mairies, peinent à exercer efficacement leurs compétences.
L’harmonisation des mandats des élus, pourtant essentielle à la stabilité institutionnelle, n’a pas été menée à terme.
Et le fonctionnement du pouvoir exécutif bicéphale continue de soulever des difficultés récurrentes.
Pendant plus de trois décennies, les blocages identifiés, les failles observées et les dysfonctionnements répétés n’ont pas donné lieu aux ajustements nécessaires.
Nous avons ainsi construit une situation paradoxale.
Une Constitution souvent invoquée,
mais rarement appliquée.
Un texte présenté comme un rempart, mais laissé sans entretien.
Un cadre construit pour évoluer,
mais modifié tardivement, sans cohérence globale.
La question n’est donc pas seulement celle du texte.
Elle est celle de notre rapport au texte, de notre conception du respect des normes cardinales.
Aucune constitution ne peut fonctionner sans volonté politique, sans institutions effectives, sans culture de l’application.
Aujourd’hui, à l’approche d’échéances électorales, les interrogations ressurgissent :
faut-il réviser pour éviter certains blocages ?
faut-il amender, même à minima, ce qui n’a pas été achevé en 2011 ?
Ces questions sont légitimes.
Mais elles posent un dilemme réel.
D’un côté, l’urgence d’aller aux élections, de rétablir un ordre politique, de sortir de l’impasse.
De l’autre, la nécessité de prendre le temps : celui d’une conférence nationale, ou à tout le moins de discussions élargies, honnêtes et constructives, capables de poser les bases d’une réforme cohérente.
Peut-on corriger durablement sans prendre ce temps ?
Peut-on prendre ce temps sans retarder indéfiniment le retour à la normalité institutionnelle ?
On ne répare pas un déséquilibre structurel par une intervention conjoncturelle.
Le véritable enjeu est ailleurs.
Avons-nous appris à faire fonctionner la Constitution que nous avons ?
Avons-nous établi les institutions qu’elle prévoit ?
Avons-nous développé les pratiques qui lui donnent sens ?
Le 29 mars ne devrait pas être un moment de célébration automatique ni de récriminations émotionnelles.
Il devrait être un moment de lucidité, de réflexion et de questionnement.
Une Constitution ne protège pas un peuple par elle-même.
Elle ne le protège que si ce peuple décide de la concrétiser.
Aujourd’hui, la question n’est peut-être plus de savoir s’il faut la modifier.
Elle est de savoir si nous sommes prêts à faire le choix difficile entre la rapidité des solutions immédiates et le temps nécessaire à une refondation sérieuse.
Mais elle est aussi, plus simplement, une question de responsabilité collective.
Dans un pays où l’attente est immense et la confiance fragile,
continuer à invoquer la Constitution sans en assurer l’effectivité n’est plus une option.
Une constitution ne tient pas par ses articles.
Elle tient par la volonté de ceux qui acceptent de s’y conformer.
Chantal Volcy Céant
30 mars 2026
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