Le 18 novembre nous ramène à Vertières, ce territoire sacré où la liberté a pris forme avec une clarté incomparable. Vertières n’est pas qu’une bataille : c’est une élévation. Une victoire portée par le courage, soutenue par l’intelligence militaire et consacrée par une gestion stratégique qui scelle l’indépendance. Un moment rare de notre histoire où la force et la vision marchent d’un même pas.
On ne souligne pas assez ce geste décisif qui suit la bataille : la décision lucide de consolider la victoire. Gagner l’affrontement ne suffisait pas. L’histoire du monde regorge de victoires qui n’ont rien changé, parce que le lendemain a été livré au hasard ! À Vertières, le lendemain a été pensé, maîtrisé, verrouillé.
C’est là que se déploie le génie de Dessalines.
Le refus catégorique d’accorder aux Français un délai prolongé pour évacuer n’était ni brutalité, ni impulsion, ni vengeance. C’était un calcul, de la vision d’État. Un acte de souveraineté lucide. Un verrou stratégique posé avec précision au moment où l’histoire s’ouvrait. Dessalines savait que chaque jour gagné par Rochambeau pouvait attirer des renforts, permettre un ravitaillement, favoriser un retranchement ou même déclencher un incendie généralisé du Cap-Français. Il savait qu’une victoire militaire pouvait se renverser si le vainqueur n’imposait pas immédiatement les conditions de la paix pour dompter le temps.
En exigeant l’évacuation rapide, il neutralise les risques :
pas de renfort,
pas de ravitaillement,
pas de siège prolongé,
pas de sabotage,
pas de reconquête différée,
pas de couteau de tripières.
Ce refus ferme toutes les portes du retour. Il transforme une victoire militaire en indépendance irréversible. Il « ficelle » Vertières, au sens le plus fort du terme. Il boucle la boucle.
Et pourtant, cette décision capitale demeure l’une des plus mal comprises de notre histoire. Beaucoup continuent de la juger avec une froideur détachée du contexte, comme si les jours qui suivent une liberté conquise n’étaient pas les plus dangereux de tous. Vertières nous enseigne exactement le contraire : ce n’est pas la bataille qui fait l’indépendance, c’est la capacité à en sécuriser l’issue.
Vertières ne nous renvoie-t-elle pas, justement, à nos temps modernes ?
L’intelligence stratégique de Dessalines — sa capacité à sécuriser l’issue, à verrouiller la victoire, à organiser l’après — éclaire, par contraste, nos difficultés récentes à aborder les grandes ruptures nationales. Cela saute aux yeux dès que l’on observe notre histoire contemporaine.
Les preuves s’accumulent. Là où Vertières avait une stratégie, nos ruptures n’en ont pas eu.
LISEZ PLUTÔT POUR COMPRENDRE LA DIMENSION DE VERTIÈRES
À chaque moment de bascule, Haïti a manqué l’essentiel : la gestion de l’après, la pensée du lendemain, l’art de transformer une ouverture en fondation. Nous vivons les ruptures. Nous ne les structurons pas.
Chute d’une dictature
Le pouvoir autoritaire s’effondre. Le pays exulte. Mais aucune feuille de route ne s’impose, aucun pacte national n’émerge, aucune doctrine de transition ne guide la suite. Le lendemain se disperse dans les improvisations, les rivalités et les agendas contradictoires. Nous nous condamnons à revivre en tous temps l’inacceptable.
Fin d’une occupation étrangère
Les forces étrangères se retirent. Pourtant, aucun chantier national n’est lancé pour moderniser l’administration, restructurer l’armée, stabiliser les institutions. La souveraineté revient sur un sol sans fondations consolidées.
Renversements successifs de gouvernements
Les crises se suivent. Mais aucune architecture de sortie de crise n’est définie, aucun mécanisme de continuité n’encadre la transition, aucun consensus ne s’impose. La fragmentation politique remplace la consolidation.
Une catastrophe naturelle majeure
Une tragédie qui aurait pu ouvrir une ère nouvelle. Faute de stratégie coordonnée, faute d’autorité centrale, faute de vision unificatrice, la reconstruction s’enlise. Des années plus tard, le pays en porte encore les cicatrices.
Montée des gangs
Pendant que les groupes armés proliféraient, aucune stratégie sociale efficace n’a été déployée pour freiner cette croissance. Ni encadrement institutionnel, ni prévention communautaire, ni politique publique adaptée. Une menace est apparue, sans réponse structurante pour la contenir.
Assassinat d’un Président en exercice
Un Chef de l’État tué chez lui. Pourtant, aucun mécanisme de continuité, aucune structure de crise, aucune anticipation collective. L’État bascule dans une navigation sans orientation, du pilotage à vue.
Transitions politiques successives
Les dirigeants se succèdent, mais sans calendrier, sans stratégie territoriale, sans vision organisatrice. L’État agit par réaction, jamais par projection.
Conseil de transition et multiplication d’acteurs internationaux
Les forces s’accumulent, les agendas divergent. Aucun cadre national unificateur ne rassemble les volontés. L’absence de doctrine laisse le pays avancer au gré des pressions extérieures.
Nouvelle force internationale annoncée pour 2026
Encore une intervention envisagée sans stratégie nationale claire :
- sans objectifs définis,
- sans limites d’action,
- sans mécanisme de contrôle,
- sans plan de sortie ni de suivi. Les Minustah et leurs nombreux successeurs en sont la preuve.
Comme si l’on répétait, une fois de plus, l’histoire du lendemain non pensé.
La leçon de Vertières pour le présent
Vertières nous rappelle une vérité fondamentale :
- la victoire ne réside pas seulement dans l’instant où l’on triomphe, mais dans la capacité à organiser ce qui vient après.
- Dessalines l’avait compris.
Cette lucidité — rare, intransigeante, souveraine — a transformé une bataille en acte fondateur. Aujourd’hui, la conjoncture nationale révèle un contraste qui inquiète :
- pas de stratégie de la part des détenteurs actuels du pouvoir ;
- pas de stratégie parmi les acteurs politiques qui s’opposent ou se tiennent en marge ;
- pas de réveil populaire capable d’imposer une réorganisation nationale.
Le pays traverse une zone de turbulence sans direction sociétale, sans pacte structurant, sans vision partagée, dans une absence totale de conscience collective. Voilà qui nous rappelle la phrase déchirante de Lénine : « EN HAUT ON NE PEUT PLUS, EN BAS ON NE VEUT PLUS ».
Cette absence généralisée de stratégie — en haut comme en bas — rend la leçon de Vertières plus urgente encore.
Vertières demeure ce moment où Haïti a su penser sa sortie de crise. Un moment où la force et la vision ont marché ensemble. Un moment où l’anticipation a protégé l’avenir.
2026 approche.
La question n’est pas seulement de savoir qui viendra. La véritable question est : serons-nous capables, cette fois, de penser une stratégie nationale ? Car une rupture sans stratégie est un cercle. Une rupture avec stratégie, c’est un pays.
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